NOUVELLES DU 18 EME

Publié le par LEPIC ABBESSES

7, rue Ramey,
Paris 18, 6e étage, en 1942

  par Hélène

Régulièrement, dixhuitinfo présente des clichés de François Gabriel, qui photographia, au début du XXe siècle, les Montmartrois sur les escaliers de la rue Muller, dans le 18e arrondissement de Paris. Hélène, sa petite fille, a retrouvé des photos de Sarah, 17 ans en 1942, qui habitait rue Ramey, avant que ses parents ne soient déportés vers les camps de concentration. Contribution et témoignage.

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La petite Sarah, signalée par une croix au crayon, entourée de ses parents, sur les escaliers de la rue Muller. Cliquez sur la photo pour l’agrandir.

Les photos prises sur les escaliers de la rue Muller par mon grand-père François Gabriel se retrouvent dans les archives familiales et apparaissent parfois au détour d’un livre déniché dans une bibliothèque : « Images de la mémoire juive » présente huit photographies, prise de 1926 à 1936, d’une petite fille, Sarah, et de ses parents.

Sarah avait 17 ans quand ses parents ont été raflés l’un après l’autre en juillet 1942 : sa mère à son domicile, son père dans la rue. Internés à Drancy puis déportés à Auschwitch, ils n’en revinrent pas. Engagée dans la résistance Sarah survit dans la clandestinité. Elle se marie à la libération et mère de deux filles ne leur dit rien du destin de leurs grands-parents maternels…

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La petite Sarah, signalée par une croix au crayon, entourée de ses parents, sur les escaliers de la rue Muller. Cliquez sur la photo pour l’agrandir.

Jusqu’à ce qu’en 2000, à 75 ans, elle se décide enfin à raconter l’indicible en publiant un texte illustré de ses peintures « Devoir de Mémoire ». Elle se consacre désormais à témoigner en particulier à travers une exposition de peintures « Mémoires libres » organisée par l’Atelier d’arts Plastiques de Maurepas, en banlieue parisienne, à l’initiative de sa fille aînée Francine . Et si la Mairie du 18ème accueillait cette exposition d’une « enfant du quartier » ?

Sarah habitait 7 rue Ramey, où ses parents Isol et Bronia, émigrés nés en Russie, installèrent un atelier de broderies. Dans ses mémoires, elle raconte la vie du quartier :

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L’escalier de la rue Muller, dessiné par Sarah dans son livre Devoir de Mémoire. Cliquez pour agrandir.

« C’était un quartier populaire d’ouvriers et d’employés calmes et industrieux. De nombreuses familles d’émigrés de l’Est, juives ou non, y vivaient. Rue Marcadet, il y avait plusieurs commerces spécialisés pour cette clientèle et à proximité tous commerces de détails (confiseries et dépôts de lait MAGGI et HAUSER avec livraison à 5 heures du matin !) Rue Calmel, le local des associations culturelles, politiques et philantropiques juives recevait adultes et enfants.

Les quatre premiers étages de notre immeuble comportaient 2 appartements ; le cinquième, 4 logements ; le 6e, 6 locataires disposaient d’un seul poste d’eau et un W.C. à la turc ! Gare à la concierge ! De sa minuscule loge noire, elle surveillait, distribuait le courrier, les quittances de loyer, pouvait donner de bons ou de mauvais renseignements à la police, indiquait à son gré les logements vacants : il fallait être bien avec elle, généreux qu’on le puisse ou pas, et respectueux...

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Le 7, rue Ramey, dessiné par Sarah dans son livre Devoir de Mémoire. Cliquez sur l’image pour l’agrandir.

Au 6e étage, le logement consistait en une pièce de 20 m2 environ, mansardée, petite fenêtre, tomettes au sol, chauffé par un Godin nourri aux boulets de charbon qu’il fallait monter de la cave. Le placard-cuisine comportait une cuisinière en maçonnerie supportant un réchaud à gaz. Il renfermait tous les ustenciles de cuisine et de toilette ; l’eau était prise au robinet sur le palier et il n’y avait pas d’écoulement des eaux usées... Hygiène, vous avez dit hygiène ? Le lavage du linge ? Accumulé dans les placards des soupentes, il était lavé à la main, après ébulition dans "la barbote", au lavoir de la rue Bachelet.

Le brodeur Isol travailla, puis dirigea pendant plusieurs années l’atelier de Madame Babinger. La broderie était très à la mode et, en plus de son travail, il donna des cours du soir municipaux pour former des ouvrières. Puis il acheta une machine Cornely d’occasion et se mit à son compte, présentant des modèles créations aux confectionneurs et tricoteurs.

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La Mansarde, dans l’appartement de Sarah et de ses parents, utilisé aussi par son père comme atelier de couture. Cliquez pour agrandir la photo.

A quelques rues de là, la Maternelle de la rue André del Sarte, où l’on ne parlait que le français, recevait gratuitement tous les enfants. Tout près dès 7 ans, à la Communale l’on pouvait batailler et gagner les premières places de la classe. Le beau carnet, le tableau d’honneur comptaient beaucoup dans la tradition juive pour la réussite scolaire et les études. Elle confortait les parents dans leur reconnaissance pour la générosité de la France, même à l’égard des émigrés.  »















Le roi des photographes aux marches de Montmartre

  par Philippe Bordier

L’escalier de la rue Muller, à Montmartre (aujourd’hui Maurice Utrillo) était son territoire. En 1914, François Gabriel installe son labo photo en haut de la première volée de marches. Il photographie les habitants du quartier et les quelques touristes égarés dans le coin. Sa petite fille a confié ses clichés, témoins d’une autre époque, à Dixhuitinfo.
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Gabriel photographiait le peuple de Montmartre en balade sur les escaliers de la rue Muller. Quand la lumière était belle, il posait sa chambre noire sur un trépied en bas des marches. Il braquait l’objectif sur les passants du moment en leur demandant parfois de se regrouper. Décors de rêve, cadrage parfait et figurants enthousiastes : Gabriel déclenchait l’obturateur.

Endimanchée ou mal fagotée, bicolores aux pieds ou godillots sans âges, couvre-chef de rigueur, la petite foule souriait à Gabriel. Culottes courtes et robes fleuries, les mômes jouaient les malins. Le marin en permission posait près d’un jeune homme aux airs de mauvais garçon. D’autres serraient contre eux leurs jolies fiancées, regard braqué sur le photographe. Les quelques touristes se mêlaient sans chichis aux gens du coin.

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1914 : Affichette promotionnelle,
louant le savoir-faire professionnel
de Gabriel.

« Gabriel, roi des photographes de la Butte Sacrée », proclamait la caricature de l’artiste accrochée au mur extérieur de l’appartement familial. Le tableau était visible depuis le bas de la rue Muller. En 1914, François Gabriel, Montmartrois de naissance, avait installé sa famille au numéro 36 de cette voie pentue. Avant de transformer une partie de l’appartement, situé au premier niveau de l’escalier, en laboratoire photo professionnel (en 1963, l’adresse est devenue le 2 rue Maurice Utrillo). Puis, délaissant son matériel, il était parti à la guerre. Mobilisé comme infirmier.

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1948 : Gabriel photographiait les habitants du quartier comme les touristes de passage.

Gabriel pratiquait son métier avec fantaisie et vendait ses photos (il fallait bien vivre !). Il réalisait aussi des portraits en studio, au milieu des décors qu’il avait conçus, et développait lui-même ses photos. Figure du quartier, il pointait régulièrement ses moustaches dans l’escalier. Au cas où… Une personnalité de passage ? Une noce en goguette ? Gabriel empoignait son barda et sortait derechef immortaliser la scène. Chaussé d’une paire de pantoufles, tablier noué autour de la taille : aux marches de Montmartre, Gabriel était chez lui.

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1946 : Gabriel rencontre
Fernandel sur le seuil de
 sa boutique. L’acteur tourne
 alors Pétrus, l’histoire d’un... photographe.

« Mon grand-père, qui était un bohême, s’est finalement laissé dépasser par le progrès, raconte Hélène, sa petite fille, qui, dans les années cinquante, usait la gomme de ses patins à roulettes sur les pavés du quartier. En 1959, quand il ferme boutique, à l’âge de 76 ans, les promeneurs n’ont plus besoin de lui : ils portent leur propre appareil photo en bandoulière. » Gabriel s’éteindra en 1964, non sans avoir auparavant empilé quelques clichés dans une valise, ouverte un beau jour par sa petite fille.

DIAPORAMA CI-DESSOUS :

Années de prise de vue
Blanche, avant son mariage avec Gabriel : août 1914 - Café, carte postale : 1913 - Escalier 1 : 1929 - Escalier 2 : 1934 - Escalier 3 : 1931 - Escalier 4 : 1927 - Escalier 5 : 1925 - Escalier 6 : 1942 - Escalier 7 : 1927 - Escalier 8 : 1925 - Roger Nicolas, célèbre chansonnier : 1956 - Le Roi des photographes : 1914

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