NOUVELLES DE MONTMARTRE

Publié le par LEPIC ABBESSES

Cérémonie de remise du Prix Wepler - Fondation La Poste.

C’est dans la célèbre brasserie de la Place Clichy qu’a été décerné ce lundi 16 novembre le Prix 2009 à… Lyonel Trouillot, Yanvalou pour Charlie, publié par Actes Sud et la Mention Spéciale du Jury a été attribuée à Hélène Frappat, Par effraction, éditions Allia

C’est en 1998, année de sa création par Marie-Rose Garniéri, que la Librairie des Abbesses fait appel à la Fondation La Poste, mécène audacieux reconnu pour sa grande variété d’initiatives culturelles et éditoriales, ainsi qu’à la Brasserie Wepler, reine de la Place Clichy et lieu mythique d’ancrage de nombreux écrivains contemporains ou du passé, dont Céline, Prévert, Boris Vian, Max Jacob, Francis Jammes, Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine, Henry Miller…. Tous ont défié les académismes et institutions de leur époque, et trouvé refuge à Montmartre… En hommage à leur littérature, une troïka originale a donc vu le jour entre une librairie indépendante, une brasserie renommée et une entreprise publique emblématique !
Douze ans déjà et 23 auteurs primés qui ont été encouragés par un mécénat financier de 10 000 euros pour le Prix et 3 000 euros pour la mention spéciale du jury est destinée à récompenser une œuvre marquée par une audace, un excès, une singularité, résolument en dehors de toute visée commerciale...
23 auteurs inclassables mais éblouissants, inaccessibles mais bouleversants… Pourquoi pas ?
Grâce à un système de jury tournant qui remet la littérature au centre, le Prix Wepler Fondation La Poste a voulu redonner un peu de jeu à la machinerie littéraire en créant un appel d’air de la rive gauche vers la rive droite. Pas seulement un déplacement géographique mais le désir d’une aventure critique autre, passionnée, échappant à une certaine collectivisation « automnale » de l’enthousiasme autour des mêmes livres.
Dans un perpétuel esprit de curiosité, le Prix Wepler Fondation La Poste tente à sa façon de travailler les fatales lacunes d’une réception littéraire. Son ambition ? Défendre un point de vue sur la littérature qui place haut l’aventure verbale.

Le Prix Wepler‐Fondation La Poste à Lyonel Trouillot, pour Yanvalou pour Charlie.
A Port‐au‐Prince, Mathurin D. Saint‐Fort fait carrière dans un cabinet d'avocats d'affaires.
Habile à capitaliser sur une corruption endémique, il a appris à se frayer un chemin dans le dédale des procédures légales aussi bien que dans celui des coups‐fourrés juridiques. Issu d'un village misérable, talonné par une déplorable et sordide histoire familiale sur laquelle, par douleur et ambition mêlées, il a décidé de tirer un trait définitif, cet homme de trente ans observe avec une lucidité d'entomologiste la course à l'argent, au pouvoir et au sexe à laquelle chacun s'active autour de lui. Ayant pris le parti de ne s'embarrasser d'aucun bagage affectif encombrant,il vit seul avec pour toute compagnie une télévision,une guitare et un verre de whisky.
Mais voilà qu'un jour un dénommé Charlie franchit, loqueteux, le seuil des bureaux immaculés du cabinet climatisé. Ravagé par une détresse agressive et palpable, l'adolescent est venu dynamiter l'amnésie de Mathurin en lui rappelant son deuxième prénom, Dieutor, depuis longtemps jeté aux oubliettes, et en le sommant de lui venir en aide. Charlie s'est échappé du centre d'accueil où un religieux, le père Edmond, recueille des gamins cabossés pour les confier aux soins de la charité institutionnelle.
Dans le ghetto du “Centre”, des enfants font alliance, à défaut de faire famille, sombrant le plus souvent dans la petite délinquance. Mais l'un de leurs raids sur une villa de riches a mal tourné et Charlie, en particulier, est dans de très mauvais draps….
En entendant prononcer le prénom qui convoque ses origines, Mathurin comprend qu'il va lui falloir sortir du refuge qu'il s'est inventé pour se colleter de nouveau avec le dehors, ses plaies ouvertes et la douleur du souvenir, et, ce faisant, renouer avec la misère d'autrui ‐ comme avec la sienne propre.
Entraîné par l'adolescent qui lui raconte la geste de son bref et pathétique destin, Mathurin‐Dieutor embarque dans une aventure solidaire qui lui fait reparcourir, dans son beau costume de nanti cette fois, les cercles successifs de l'enfer.
Voyage initiatique à travers lequel l'écrivain d'exception qu'est Lyonel Trouillot semble notamment faire écho, à travers les quatre voix inoubliables par lesquelles s'incarne le récit, à l'immense enquête compassionnelle menée par un William T. Vollmann dans son essai Pourquoi êtes vous pauvres ?(Actes Sud, 2008). Et la fiction s'impose ici, d'une force et d'une actualité brûlantes.
Biographie
Romancier et poète, Lyonel Trouillot est né en 1956 dans la capitale haïtienne, Port au Prince.
Sa famille s'installe aux Etats‐Unis lorsqu'il a quatorze ans. Cinq ans plus tard, il décide de revenir en Haïti. Il entame des études de droit, mais très vite se fait remarquer par ses écrits. Il apporte sa contribution à différents journaux et revues d'Haïti et de la diaspora dans lesquels il publie de nombreux poèmes et textes critiques. Il est co‐fondateur des revues haïtiennes : Langaj, Les cahiers du vendredi, Lire Haïti. Il travaille dans l'enseignement secondaire puis dans l'enseignement superieur. Aujourd'hui encore, il donne des cours à l'Ecole Normale Supérieure de l'Université d'Etat d'Haïti. Il a été rédacteur en chef de la revue Cultura et du quotidien Le progressiste haïtien.
Actif dans la vie culturelle (il fut secrétaire général de l'association des écrivains haïtiens, et brièvement, chef de cabinet du ministre de la Culture en 2004), il anime toujours les vendredis littéraires de l'Université Caraïbe, espace de rencontre (poésie, chant, théâtre) qu'il a créé en 1994. Il dirige la section culturelle du quotidien Le Matin et conduit une émission hebdomadaire à Radio Kiskeya : Lyonel Trouillot rencontre. Il anime aussi des ateliers d'écriture dont “l'Atelier Jeudi Soir”qui réunit sous cette appellation un groupe de production et de recherche en littérature, le périodique Les cahiers de l'Atelier et une maison d'édition au service des jeunes auteurs haïtiens. Il est membre du comité de rédaction de Riveneuve Continents, la revue des littératures de langue française, et aussi membre du jury du prix des Cinq Continents de la francophonie. Avec Dany Laferrière, il est co‐président de l'association Etonnants‐Voyageurs Haïti. Il poursuit parallèlement ses activités littéraires en publiant une oeuvre de première importance, des poèmes composés en créole et des romans écrits en français. L'un des membres les plus actifs du collectif “NON”qui s'est créé à la fin de l'année 2003, au moment des événements tragiques d'Haïti qui ont donné lieu au départ d'Aristide, Lyonel Trouillot, intellectuel de longue date engagé sur le front de la résistance à la dictature et de la reconstruction démocratique de son pays, n'a, depuis, cessé de mettre sa notoriété et son action au service d'une cause dont il est sans conteste l'un des porte‐parole les plus écoutés.
En France, l'oeuvre de Lyonel Trouillot est publiée par Actes Sud.
Bibliographie
l’Association des écrivains haïtiens, Port‐au‐Prince, 1979.
Les Fous de SaintAntoine,
roman, éditions Deschamps, Port‐au‐ Prince, 1989.
Le livre de Marie, roman, éditions Mémoire, Port‐au‐Prince, 1993.
La petite fille au regard d’île, poésie, éditions Mémoire, Port‐au‐ Prince, 1994.
Zanj Nan Dlo, pwezi, éditions Mémoire, Port‐au‐Prince, 1994.
Les dits du fou de l’île, éditions de l’Ile, 1997.
Thérèse en mille morceaux, Actes Sud, 2000.
Rue des pasperdus,
Actes Sud, 1998 ; Babel n° 517, 2002.
Les enfants des héros, Actes Sud, 2002 ; Babel n° 824, 2007.
Bicentenaire, Actes Sud, 2004 ; Babel n° 731, 2006 ; Hatier, 2008.
L’amour avant que j’oublie, Actes Sud, 2007.
Haïti (photographies de Jane Evelyn Atwood), Actes Sud, 2008.
Lettres de loin en loin. Une correspondance haïtienne. Avec Sophie Boutaud de la Combe,
Actes Sud, 2008.
Ra Gagann, pwezi, Atelier jeudi soir, 2008.
Éloge de la contemplation, poésie, Riveneuve, 2009.

La Mention spéciale du jury à Hélène Frappat, pour son livre Par effraction :
En chinant aux Puces de Clignancourt, le narrateur ou la narratrice, on ne sait pas au juste, acquiert une caisse de films de famille datant des années 50. Il y découvre alors Aurore, une jeune fille issue d’une famille bourgeoise, filmée par son père puis par son fiancé jusqu’à ses trente ans. L’étonnement sur vient quand, aux images de la jeune fille se superposent les rêveries et l’histoire d’A., jeune télépathe. Le mystère s’avère d’autant
plus troublant que le doute grandit quant à l’assimilation de l’identité des deux personnages : A. et Aurore.
Sous des dehors séduisants, dans l’atmosphère classique et surannée d’une famille de la bourgeoisie provinciale de type chabrolien, Par effraction parvient à entraîner le lecteur au coeur même des problématiques du monde contemporain. L’auteur ne cesse de mettre à mal la frontière fragile qui sépare la sphère publique de la sphère privée, invitant ainsi le lecteur à poser un regard réflexif sur la réalité, toute relative, du monde dans lequel il évolue. Les “cambriolages intimes” et fictionnels du récit font écho au voyeurisme ambiant de la télévision et des blogs, à l’ère du numérique. Le voyeur s’immisce partout et se révèle dans l’oeil de chacun.
Il naît dans le regard de Sabrina, jeune amie de A., qui s’introduit dans la demeure des parents de Claire, une camarade de classe. On le retrouve également dans l’oeil du narrateur qui visionne ces quelques instants filmés. Mais il imprègne surtout, de manière insidieuse, celui de tout lecteur qui entre par effraction dans la vie des personnages. Ce soir, le seul spectateur, c’est vous.
L’auteur
Hélène Frappat est née à Paris en 1969. Elle a déjà publié, aux éditions Allia, Sous réserve (2004) et L’Agent de liaison (2007). Elle est également la traductrice des ouvrages Amitié de Samuel Raphaelson (2006), Etudes sur la personnalité autoritaire de T.W. Adorno (2007), et de La Vie de Personne de Giovanni Papini (2009).

 

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