NOUVELLES DU 18 EME

Publié le par LEPIC ABBESSES

 

Un Hommage à Charles Fourier

« Je fus si frappé, dit-il, de cette différence de prix entre pays de même température, que je commence à soupçonner un désordre fondamental dans le mécanisme industriel » et de là naquirent les recherches qui me conduisirent à ma découverte.

Il ajoute gravement : « J’ai remarqué depuis ce temps qu’on pouvait compter quatre pommes célèbres, deux par les désastres qu’elles ont causés, celle qu’Éve offrit à Adam et celle que Pâris offrit à Vénus, et deux par les services rendus à la science : celle de Newton et la mienne. Ce quadrille de pommes célèbres ne mérite-t-il pas une page dans l’histoire ? ». Fourier pense avoir découvert le principe d’harmonie dans la société.

Ainsi, la quatrième Pomme, la sienne, lui révèle la malfaisance des intermédiaires, la féodalité mercantile, l’ampleur de l’imposture commerciale, et à la fois, le principe de l’attraction des passions humaines que lient les messages de la pomme.

 

 

 

 

 

Une Histoire de Pomme


La statue de Fourier pourrait bien être un objet total, au sens où l’on parle de fait total. Le socle vide a hanté un imaginaire fait de constructions politiques et artistiques qui le désignent comme un lieu « magique ». Cette magie provient de ce que le philosophe le plus radical qu’a pu produire l’histoire, celui dont les théories ont nourri toutes les pensées alternatives de Marx à Debord, en passant par Marcuse, Adorno et Benjamin, se trouvait être de surcroît une « victime » de l’Histoire et un oublié non « réparé » par ce qui venait après l’épisode nazi. Si le philosophe était néanmoins lu et travaillé, sa « présence » n’avait que l’apparence du vide. Il n’est pas anodin de repérer que la pratique du vide est au cœur de notre civilisation et que théories et langages ne trouvent leur possibilité qu’en raison de la « case vide » qui permet leur développement. On pouvait alors voir ce socle déserté comme indication du vide autour de quoi la théorie du monde libéral et démocratique avait pu se déployer. C’est au détour de la lecture du dernier numéro de L’Internationale Situationniste qu’est relaté l’épisode de la Statue de Fourier. Un groupe de situationnistes et d’étudiants des Beaux Arts de Paris dresse sur le socle une réplique en plâtre  du monument original. Quelques heures après les CRS nettoient le socle lui rendant le vide. Le jeu situationniste avait réussi à montrer que c’était autour d’un « vide » du même ordre que les maîtres de Paris de 1941 et de 1968 fonctionnaient. Depuis le geste situationniste a été plusieurs fois répété et, au moment où j’écris, le socle est de nouveau occupé par un mouvement qui se réfère explicitement à cette situation. Cependant faire apparaître le vide pour faire apparaître le cœur du système nécessiterait la rencontre avec l’histoire.

L’entreprise dont découle le projet de Franck Scurti est d’un autre registre et relève de l’autre histoire, non pas celle du vide repéré mais d’un point d’où s’agencerait du possible.

Je me souviens de ces pauses lors du Colloque Fourier de la Sorbonne, où je rencontrai René Schérer et où, tout le petit groupe que nous formions décidait d’engager une procédure officielle de restauration du monument. Les gens ont passé et l’idée de départ est devenue chose concrète. Il faut dès lors retrouver le sens de la démarche dans ce qui a généré le premier édifice.

Tous les ans depuis la mort de Fourier les groupes fouriéristes organisaient le jour anniversaire de sa naissance un banquet. C’est le 7 avril 1890 qu’ « (…) apparaît pour la première fois l’idée d’une statue de Fourier, ou même de deux statues, l’une à Paris, l’autre à Besançon, sa ville natale ; cependant, leur réalisation est renvoyée à une époque plus faste pour les finances de l’École sociétaire. (…) »  L’idée est portée par Virginie Griess-Traut (1814-1898), fouriériste, féministe et pacifiste militante, qui deux ans après, lors du Banquet de 1892, annonce une échéance, le printemps 1893 et le nom d’un artiste : Syamour (elle aussi fouriériste). Le projet n’aura cependant pas de suite. En 1895, alors que les fouriéristes se dotent d’un nouveau responsable Adolphe Alhaiza, le projet  revient, toujours porté par Virginie Griess-Traut, avec une demande officielle de subvention et d’emplacement et le lancement d’une souscription.   Les fouriéristes arriveront à s’adjoindre des hommes politiques de dimension nationale allant jusqu’à Paul Deschanel futur président de la chambre des députés. Le Comité pour la Statue de Fourier, arrivera finalement à ses fins en 1899 après de nombreux retards dus à la difficulté de recueillir les fonds.

C’est Jean-Emile Derré (1867-1938), jeune sculpteur anarchiste, encore peu connu, qui sera chargé de la commande. Il sera primé deux fois lors du salon de la sculpture de 1898, pour la maquette du monument à Fourier et pour sa réalisation lors de l’Exposition de 1900 au Palais de Beaux-Arts.

En regard de cette page d’histoire, une autre s’écrit, sur un autre livre. Si la statue tombe en 1942, cinq ans après Breton publie son Ode à Charles Fourier, ouvrant à une nouvelle influence, sur le plan artistique, de Fourier qui sera une référence plus ou moins explicite des mouvements d’avant-garde post-surréalistes. Si on a pu esquisser la descendance de Debord et des situationnistes, c’est bien sous une référence à Filliou que se présente le projet de Franck Scurti. En effet Filliou prolongeait Fourier qui avait structuré une histoire du monde à partir des quatre « apparitions » de la pomme. La première que l’on trouve dans l’Ancien testament, est celle qu’Ève offrit à Adam, la seconde, portée par la tradition hellénistique, est celle du jugement de Pâris, la troisième, ouverture sur la modernité scientifique du monde, est celle tombée sur la tête de Newton. La quatrième, c’est celle dont le prix excessif amena Fourier à considérer comme insane et perdu le monde tel qu’il était devenu. Filliou en ajoutait donc une : La Cinquième pomme ou principe de non-comparaison, point de départ d’une nouvelle économie poétique.

La Quatrième Pomme (Un Hommage à Charles Fourier), 2009 Maquette de la collection du Centre d’Art Mobile, Besançon Photo Aurélien Mole

Franck Scurti part de cela. Amené à penser l’apport de Fourier, il évoque tout d’abord l’histoire de la quatrième pomme, puis celle de Filliou, avant d’en proposer une sixième. En ce sens il propose à partir de Fourier et de cette centralité de la place Clichy, une réorganisation de la perspective fouriériste. Ce qui frappe d’emblée c’est la justesse de la proposition. Point commun avec la statue de Derré, l’impression de force et de lourdeur, comme si quelque chose de la pesanteur, de l’attraction, se condensait en ce lieu. Point remarquable l’artiste a pensé son objet comme un livre. Ici encore on est dans une forme de vérité, dont le déploiement se fait en trois temps. Le travail sur le socle, premier temps envisage la conservation du texte initial, sa protection et sa traduction visuelle. Le jeu sur le prisme des couleurs, clin d’œil à Newton, restitue que c’est d’ici que l’on parle, de ce monde singulier où domine la couleur. Le travail de statuaire ensuite, donc la pomme, cet objet que l’artiste restitue comme catalyseur du principe de l’attraction universelle, est aussi le miroir, forcément déformant de ce qui gravite autour. Le troisième temps de structuration, le dessin du planisphère apparaît comme principe d’organisation et de planification.

Plus que l’effet miroir, c’est bien le planisphère qui interroge. Le geste est évident et pourtant interrogateur. Le socle encore vide devra porter le monde, notre monde, notre terre. Je ne puis m’empêcher de voir dans cette pomme le fruit que nous dévorons, révélant la fragilité du monde. C’est là que Scurti voit le plus juste, car si Filliou et Fourier pensaient en cycles longs, ce que révèle la pomme de Scurti, c’est l’urgence et l’indication que notre cycle s’achève. En quoi Scurti fait un monument pour le temps présent, temps de l’urgence. Le choix de conserver le socle de Derré, indique comme une stratégie pour ce temps présent. Il faut ancrer le monde dans la part de théorie délaissée par l’histoire si l’on veut que notre terre nous porte encore, nous et ceux qui viendront.

C’est sur ce principe d’une vigilance à diffuser et à arrimer qu’est envisagée la proposition faite à Scurti de réaliser une « maquette » de cette quatrième pomme, à Besançon. Outre que serait bouclé le projet de 1890, serait complétée la planification dessinée sur l’aluminium. Tout sur Terre a une origine et c’est de tenir l’origine que se tient le sens. De même que le projet de Scurti appelle à décliner et à quadriller son thème, les deux pôles d’attache repensés (le socle et la naissance) conduisent à envisager la déclinaison comme multiplicatrice. C’est dans la capacité de multiplication que tient la vie, c’est dans la maîtrise harmonisée de cette multiplication que doit se penser l’avenir.

Louis Uccian
Professeur de philosophie à l’Université de Franche-Comté.
Il collabore depuis leur création aux Cahiers Charles Fourier.

 

 

 

 

 

Mode de production

Nathalie Viot : Tu as décidé de faire fabriquer La Quatrième Pomme par Art project, peux-tu me dire comment tu te situes par rapport à cette délégation de compétences ?

Franck Scurti : Il s’agit d’une question de justesse et de mesure. Il y a des choses que je sais faire et d’autres pas. Je suis davantage dans le monde des idées que sur la démonstration d’un savoir faire. Ce sont les idées qui génèrent le choix d’une matière et d’une technique de fabrication dans mon travail, et pas le contraire.

N.V : Art project a elle-même demandé à un fondeur qui a lui-même demandé à un sculpteur de réaliser en plâtre le modèle de la pomme. C’est une cascade de délégation de compétences que je trouve très intéressante dans ta démarche, peux-tu en parler ?

F.S : Déléguer c’est aussi partager, c’est une ouverture dans le processus de travail, une brèche dans ma propre subjectivité et une tentative de l’objectiver. Je réfléchis de façon quasi abstraite, et déléguer une forme c’est aussi en accepter d’en être dépossédée.

N.V : C’est un hommage aux savoir-faire et finalement aussi, dans le processus,  un hommage à Fourier, avais-tu mesuré cela en commençant ce projet ?

F.S : Oui. Fourier cherchait à rendre la société meilleure en misant sur le collectif. J’avais déjà commencé à réfléchir sur le décalage et les différences des modes de productions d’origines géographiques différentes.

N.V : Dans cet hommage à Fourier qu’est-ce qui t’a le plus intéressé ?

F.S : Tout d’abord, je suis très honoré de pouvoir signer cette hommage car Fourier est un homme de génie qui voulait tout changer, tout recommencer à zéro et fusionner l’amour et la politique! Il recherchait la vérité en amour, l’harmonie dans la société, un peu comme un chimiste recherche une formule…

N.V : Te sens-tu fouriériste ?

F.S : Non, pas vraiment…Mais sa pensée a eu un impact certain sur mon travail et sur ma façon de regarder le monde, de le comprendre.

N.V : Je voudrais aussi savoir comment tu as ressenti le travail de la fonderie, tous ces hommes autour du feu qui font naître des formes à partir d’empreinte de sable…

F.S : C’était extraordinaire de voir toute cette énergie dégagée, c’est un travail d’équipe remarquable. Étrangement c’est un travail qui semble être le même depuis toujours. Ce procédé de formatage des métaux pour la reproduction m’évoque aussi les débuts de l’industrialisation, du capitalisme, il correspond complètement à la critique de Fourier et c’est pour cette raison que je détruirai le modèle après son moulage.

N.V : C’est ta première æuvre pour l’espace public à Paris, que ressens-tu ?

F.S : Charles Fourier, Clichy, Pigalle… Je crois que c’est l’un des endroits les plus intéressants pour montrer mon travail à Paris, mais c’est aussi une grande responsabilité pour un artiste. Je crois que là aussi il faut savoir accepter une dépossession, la pomme est un symbole universel et surdéterminé, elle appartient donc à tout le monde.

Nathalie Viot,
conseiller art contemporain – direction des affaires culturelles – Ville de Paris

Fabrication du modèle en plâtre. Aout/ septembre 2010. photo : Jean Marc BONNARD















 

 

Le socialisme utopique

«On commence par dire : cela est impossible pour se dispenser de le tenter, et cela devient impossible, en effet, parce qu’on ne le tente pas.»

Né à Besançon en 1772, Charles Fourier est issu d’un milieu bourgeois avec lequel il prend rapidement ses distances en raison de son aversion pour le commerce («Le patron n’est autre que le personnage qui est en retard quand vous êtes en avance et qui arrive avant si vous êtes en retard», avait-il l’habitude de rappeler).

Passionné par les sciences, le jeune philosophe ne tarde pas à poser par écrit ses réflexions personnelles. Il publie ainsi son premier ouvrage majeur en 1808 : c’est la Théorie des quatre mouvements et des destinées générales qui sera suivi en 1829 d’un autre livre de référence, le Nouveau Monde industriel et sociétaire.

Dans ses différents ouvrages, Charles Fourier pose les principes d’un socialisme dit utopique, fondé sur une critique forte de la civilisation et aspirant à l’émergence d’une société fondée sur l’“épanouissement des passions».

Au cœur de sa réflexion, on trouve ainsi l’idée d’une éducation généralisée à tous les citoyens, la liberté sexuelle, et le recours au mutualisme comme système de production.

Dans ses écrits, Charles Fourier prend aussi une position radicale en faveur de la libération des femmes : «les progrès sociaux s’opèrent en raison des progrès des femmes vers la liberté et les décadences d’ordre social en raison du décroissement de la liberté des femmes».

(Théorie des Quatre mouvements).

 

 

 

 

Un Monde Meilleur

« C’est toi qui es incandescent »
André Breton, Ode à Charles Fourier

La multiplication des phalanstères

Fourier voulut rêver un monde plus juste et plus épanouissant pour chacun, c’est en quoi il a pu être qualifié d’utopiste. Mais son rêve n’était pas une fuite en dehors de la réalité. Tout comme Marx qui a en commun avec lui bon nombre d’analyses critiques sur l’organisation capitaliste de la société, il écrivait qu’il ne suffit pas d’interpréter le monde mais qu’il faut le transformer. Cependant à la différence des révolutionnaires dont il craignait les excès de violence, il pensait que pour établir une véritable harmonie en société il ne s’agit pas tant de changer la politique par des lois et des règlements que d’agir sur la vie sociale et ses composantes : l’économie, le travail, l’éducation, la sexualité et les relations affectives. Il imagina que la création de phalanstères, associations s’organisant à partir de principes conformes à notre nature d’être désirant, produirait une harmonie, un épanouissement pour chacun et pour tous. Rapidement, pensait-il, on verrait les phalanstères se multiplier sur la planète ; c’est la force de l’exemple, la contagion du plaisir qui entraineraient le changement et non la contrainte autoritaire et violente. Pour réaliser son projet de phalanstère, il écrivit aux ministres, il attendit pendant plusieurs années dans les jardins du Palais Royal un hypothétique mécène. Il trouva aussi des disciples qui, avec plus ou moins d’audace, tentèrent de réaliser des phalanstères.

Les passions

Elles jouent un rôle essentiel dans la pensée fouriériste qui s’organise en un système ouvert. Parmi les philosophes, Fourier est l’un des rares à ne pas dévaloriser la passion. Dans la Théorie des quatre mouvements on peut lire :

« le bonheur, sur lequel on a tant raisonné ou plutôt tant déraisonné, consiste à avoir beaucoup de passions et beaucoup de moyens pour les satisfaire ».

Nous devons pouvoir développer sans limite les passions qui constituent notre nature ;
or la société que nous connaissons est construite sur leur répression ou sur leur manipulation. Depuis le XIXe siècle, nous vivons dans une société qui se prétend plus permissive, 1968 est passé par là. Mais l’on peut encore s’interroger : notre monde contemporain permet-il réellement la libération du désir qu’il ne cesse de revendiquer ?

Le développement des passions n’est possible selon Fourier que dans le cadre d’une vie collective organisée sur de tout autres bases que celles que nous connaissons dans notre monde civilisé. Il faut donner à chacun la possibilité de développer ses passions singulières. C’est pourquoi l’éducation qui veut faire rentrer tous les enfants dans un même moule est incohérente. Elle ne peut convenir qu’à certains et laisse tout les autres à la marge, incapables de développer d’autres formes de talents. Dans le phalanstère, il n’y a pas de maître mais des  « mentors » ou « mentorines »  attentifs aux aptitudes, aux goûts  et aux talents de chacun.

Fourier, très attentif à la diversité du réel, dénombre 13 passions qui se composent différemment chez chacun de nous formant une infinie variété de caractères. On compte d’abord cinq passions liées à l’exercice de nos cinq sens. Ces passions trouvent à s’exprimer pleinement dans le phalanstère, le goût se déploie grâce à la science du bien manger et du bien boire ou « gastrosophie » (les phalanstériens mangent six fois par jour, non pour se gaver la panse mais pour mettre leurs papilles en éveil), la vue est satisfaite par une belle architecture, la musique et l’opéra charment les oreilles, la sensualité enfin est exaltée par les nombreuses rencontres et l’attention faite au corps de chacun. Ensuite Fourier souligne le rôle des trois passions affectives que sont le familisme (l’amour qu’on se porte au sein de la famille, mais une famille construite sur un modèle très différent de la « cellule » familiale que nous connaissons), l’amitié et l’amour (qui peut s’éprouver pour plusieurs personnes en même temps et qui prend de multiples formes). Puis Fourier invente des néologismes pour les passions mécanisantes (c’est-à-dire qui permettent d’agencer entre elles les passions précédentes).

La « papillonne » : nous fait passer d’une activité à une autre, c’est le goût du changement qui s’exprime dans le travail et dans les amours. Tout ce qui nous fait papillonner nous rend libres (en amour il ne s’agit pas pour autant de fuir et de se disperser par peur de l’attachement car Fourier accorde une grande importance aux relations suivies et fidèles à leur manière et qu’il appelle « pivotales »). La « composite » est propre à l’enthousiasme, c’est un sentiment d’expansion par lequel nous nous sentons en harmonie avec ce qui nous entoure. Enfin la « cabaliste », liée à l’amitié, crée à l’inverse une émulation qui permet à chacun de se développer singulièrement dans une comparaison bénéfique. Enfin la treizième passion, « l’unitéisme » correspond à un plaisir religieux si l’on considère ce mot d’après son étymologie, plaisir de se sentir relié aux autres hommes, de former une totalité harmonieuse, de composer et créer ensemble tels les membres d’un orchestre.

Postérité de Fourier

Vue générale d’un phalanstère. Un village sociétaire organisé d’après la théorie de Fourier 1847 Lithographie. Bibliothèque nationale de France, Paris.

Après la mort de Fourier, il y eut de nombreuses tentatives de création de phalanstères aux États-Unis, au Brésil, en Algérie, en Roumanie, en France à Condé-sur-Vesgre, à Cîteaux et à Guise dans l’Aisne (familistère de Godin). Fourier eut une influence sur la pensée socialiste et anarchiste, sur le mouvement coopératif. Il inspira aussi des écrivains comme Stendhal, Nerval, Dostoïevski, André Breton et Michel Butor. Peut-être a-t-il aussi sa part dans les aspirations aux transformations sociales de mai 1968, dans la quête de la  libération sexuelle et de la liberté des femmes. Car il faut aussi noter que Fourier fut l’un des premiers philosophes féministes, selon lui c’est selon la liberté faite aux femmes qu’on mesure le degré d’avancement d’une société.

Aujourd’hui encore Fourier fait lever le rêve d’un monde meilleur et, en suscitant cet espoir par la vivacité de son langage, il nous sort d’une réalité souvent écrasante, pesante et sordide.  Parcourant ses livres, ses chemins aux multiples perspectives, nous sourions, reprenons courage et le monde devient effectivement meilleur.

Laurence Bouchet
Professeur de philosophie, elle a en particulier travaillé sur André Breton. Elle a écrit plusieurs articles dans les Cahiers Charles Fourier. Elle vit et travaille à la campagne (au bord du lac de Saint-Point).

 

 

 

 

Fourier en quelques dates

7 avril 1772 : il naît à Besançon, dans le milieu de la bourgeoisie commerçante.

1781-1887 : il fait ses études au collège de Besançon.

1791 : il est mis en apprentissage chez un marchand de drap lyonnais.

1793 : marchand-importateur à Lyon, il participe à l’insurrection fédéraliste. Ses marchandises sont réquisitionnées, il est inquiété, il fuit la ville.

1794 : enrôlé dans les chasseurs à cheval (armée du Rhin), il gagne le Palatinat.

1797 : il envoie au Directoire un projet de réorganisation de l’armée.

1799 : il fait à Marseille, écrit-il plus tard, la « découverte » décisive, plan d’organisation sociale fondé sur un « calcul géométrique des attractions passionnelles ».

1800-1815 : il vit petitement à Lyon (quartier des Terreaux) et exerce la profession de commis-marchand ou de commis voyageur.

1803-1804 : le Bulletin de Lyon publie des articles de lui. L’un s’intitule
Lettre au Grand Juge, un autre Harmonie Universelle.

1808 : Théorie des quatre mouvements et des destinées générales.

1812 : à la mort de sa mère, il jouit d’une pension annuelle de 900 francs.

1815-1820 : il s’installe près de Belley (Ain) dans sa famille ; il se consacre à sa doctrine, écrit Le Nouveau Monde Amoureux (publié en 1967) et travaille à un grand traité.

1816 : une correspondance commence avec Just Muiron, fonctionnaire de préfecture à Besançon, premier disciple dévoué.

1822 : Traité de l’Association domestique-agricole.

1821 : il se fixe à Paris, qu’il ne quitte plus guère ensuite. Il y exerce la fonction d’employé et il continue à vivre petitement.

1829 : Le Nouveau monde industriel et sociétaire.

1830 : Victor Considerant signe dans Le Mercure de France le premier article consistant et solide jamais paru dans la presse parisienne sur la pensée de Fourier.

1831 : Pièges et charlatanisme des sectes Saint-Simon et Owen.

1831-1832 : plusieurs saint-simoniens de premier plan (Jules Lechevalier, Abel Transon) rejoignent les rangs de l’École sociétaire.

1832-1834 : parution de La Réforme industrielle ou Le Phalanstère, organe de l’École sociétaire.

1833-1834 : il observe de loin, puis dénonce la tentative de colonie phalanstérienne à Condé-sur-Vesgre (Seine-et-Oise).

1835-1836 : La Fausse Industrie.

1836 : naissance de La Phalange, nouvel organe de l’École sociétaire.

10 octobre 1837 : il meurt à Paris.

Thomas Bouchet
Maître de conférences en histoire à l’université de Bourgogne (Dijon) ; il préside l’Association d’études fouriéristes depuis 2002.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les beautés du jour

Franck Scurti élabore ses travaux à partir d’idées simples trouvées dans la rue ou inspirées par la lecture des journaux. Il met en avant une position d’homme ordinaire qui sait se montrer artiste par sa capacité à mettre en formes ce qui nous frappe, nous touche ou nous dit à peu près où nous en sommes au plan de l’univers comme à celui du cours des valeurs. Avec un mélange de sérieux et d’humour, il s’attache à respecter les fonctions traditionnelles de l’art : divertissement, didactisme, reflet et interprétation d’un monde social, en oubliant l’élan utopique. S’il semble parfois délivrer une leçon d’économie ou d’astrophysique (La Linea,

De l’origine du monde à nos jours), c’est à la façon de l’élève insolent qui s’empare des instruments du maître et n’hésite pas à les mélanger à ceux de sa boîte à outils conceptuels. Plutôt qu’à la notion d’appropriation, qui sonne un peu comme une confiscation, on préférera parler à propos de ce travail de remploi. Le remploi est une façon d’associer dans un même geste la réinterprétation des œuvres et des idées, ceci pour le postmodernisme, et le recyclage des objets et des matériaux ceci pour l’écologie. En opérant son tri sélectif, Scurti peut reprendre le mouvement d’un dessin animé (La Linea, Tractatus Logico- économicus) qu’il greffe sur l’actualité économique, sculpter les semelles de vieilles chaussures pour en faire des emblèmes (Street Credibility), ou plus récemment démonter des fauteuils de Bertoia pour donner sa vision du cosmos. Beaucoup de ces œuvres affectent un aspect fait à la maison quand elles ne recourent pas au savoir-faire de l’artisan (Empty Worlds). À travers l’ambition déclarée de produire un art en prise avec l’actualité, capable de regarder d’un côté vers la rue et de l’autre vers une culture artistique (crédibilité plus nécessaire), Franck Scurti tente aussi de voir comment les fonctions de l’art peuvent trouver des points de raccord avec d’autres secteurs d’activité. Il s’agit toujours d’ouvrir un intervalle dans une masse désordonnée d’informations et d’y faire une place pour l’artiste.
En dépit d’un changement radical d’approche, la continuité existe entre le brick de jus de fruits converti en mobil home (Mobilis in Mobili) et les pots de terre ceinturés (Empty Worlds). Dans les deux cas est pointée la manière dont la récession et le recul de la solidarité affectent l’art. Mais si dans le premier cas, ce vain design renvoie avec une ironie amère à l’enseignement de Las Vegas, dans le second on touche du doigt la réalité et on flirte avec l’expression. Si le geste de ceinturer renouvelle un artisanat traditionnel, les formes hasardeuses qu’il produit suggèrent le cri ou la perte de souffle. Par ailleurs, la présentation de ces poteries malades (en groupe à même le sol) est conforme à celle du petit marché des artisans, reflet du grand marché des artistes, lui-même reflet d’autres échanges indexés sur l’or.


Avec un léger glissement sémantique, le remploi amène la question connexe de la récupération. Les œuvres de la série  What is Public Sculpture ? sont des sortes de standard de l’art urbain qui ont pour principale caractéristique de porter chacune des inscriptions, incisions, tags trouvées dans des espaces publics et soigneusement reproduites. Ce travail qui poursuit la saisie photographique des micro-événements de la rue offre une belle ligne de défense à la déprédation des équipements publics en imposant le tag comme ligne esthétique officielle. Cette illustration de la façon dont la culture s’entend à canaliser les actes déviants ne répond pas à la question posée mais le sujet de la série est peut-être la réponse de la rue à la sculpture publique et à son pouvoir d’agression. Au jeu du qui perd gagne, ce n’est pas l’artiste qui les départagera. Par ailleurs, les formes
vaguement modernes de ces sculptures ne sont pas sans évoquer la dynamique des sports de glisse ou du moins une vision de l’expression spontanée.
La circulation des idées que nous évoquions au début tourne à la circularité et le moyen d’en sortir ne peut être qu’une réponse du public aux questions posées par la sculpture.

Patrick Javault
Critique d’art.

Site Franck Scurti : http://www.franckscurti.net/

 

 

 

Photos

Photos : Aurélien Molle














 

Notes

Notes sur le projet pour La Quatrième Pomme (Un Hommage à Charles Fourier), 2008

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article