Jeudi 2 juillet 2009

Lounis Ibadioune,
retour gagnant au tribunal

  par Philippe Bordier

Relaxé par un tribunal de proximité, le 18 février 2009, du chef d’inculpation de vente illégale de journaux dans la rue, Lounis Ibadioune, vendeur de l’Humanité Dimanche dans le 18e arrondissement de Paris, était une nouvelle fois convoqué devant la justice, mercredi 1er juillet 2009, pour s’acquitter d’une amende de 22 euros. Il a gagné, le juge reconnaissant le caractère « ridicule » de cette nouvelle convocation.

Poursuivi par la justice pour avoir vendu l’Humanité Dimanche à la criée sur un marché de la Goutte d’Or, Lounis Ibadioune, militant communiste du 18e arrondissement de Paris, avait finalement été relaxé par un tribunal de proximité le 18 février 2009 et dispensé du règlement d’une amende d’un montant de 172 euros. Le militant communiste de longue date pensait que l’affaire était définitivement bouclée. « Une victoire pour le débat d’idées, » c’était alors réjoui l’intéressé.

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Lounis Ibadioune (à gauche), en février 2009, sur le marché Dejean, dans la Goute d’Or, quelques jours avant son premier procès.

Il n’en était rien. Lounis Ibadioune, était en effet convoqué, mercredi 1er juillet 2009, devant le même tribunal, pour la même affaire et pour s’acquitter d’une majoration de… 22 euros de la fameuse amende. « En cinq minute, l’audience était terminée, raconte Lounis Ibadioune. Le juge a expliqué qu’il y avait eu un dysfonctionnement ; une erreur administrative. Le ministère public a suivi. » Le tribunal a définitivement déclaré « l’action publique éteinte », a souligné Ian Brossat, élu PC du 18e et président du groupe communiste au conseil de Paris, dans un communiqué.

« Le juge a reconnu que l’on avait frisé le ridicule dans cette affaire, a poursuivi Ian Brossat. Ces mots très durs sont à la hauteur de l’imbroglio judiciaire. Ils disent aussi le climat très difficile et les menaces qui pèsent aujourd’hui sur les libertés et sur la presse. » Lounis, lui, n’en revient toujours pas : « Ces erreurs administratives sont le fruit des suppressions d’emploi dans les services publics. Quel était le coût de ma présence au tribunal ce matin, pour rien ? Davantage que 22 euros, en tout cas… »

 

 

 

 

La vie de Karim dans les années 60, du côté de la Goutte d’Or

par Philippe Bordier

Retraité depuis une dizaine d’années, Karim, 70 ans, travailleur kabyle débarqué en France en 1957, vit toujours dans le 18e arrondissement de Paris. Mémoire sans faille et esprit vif, il raconte la vie des Algériens dans la Goutte d’Or au cours des années cinquante et soixante.

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« Dans la Goutte d’Or, tout rappelait le bled. »

« En fin de semaine, on allait dans la Goutte d’Or en groupe. Des hommes jeunes. Tout rappelait le bled dans ce quartier. On écoutait des chanteurs traditionnels. Ils se produisaient avec leurs orchestres dans les cafés enfumés. Je me souviens plus particulièrement de Sliamane Azem, un poète kabyle. Quel succès à l’époque ! D’autres bars étaient branchés sur la radio algérienne. Certains passaient des disques. »

Un sourire malicieux éclaire soudain le visage de Karim, élégant retraité de 70 ans : « On allait voir les filles, aussi… » Coup d’œil à la cantonade. Ses vieux amis attablés dans ce petit café du 18e arrondissement de Paris, à deux pas du quartier de la Goutte d’Or, encouragent le conteur à poursuivre. « C’est vrai, des bordels, on en trouvait partout dans la Goutte d’Or. Les filles étaient algériennes, italiennes, espagnoles… Quelques Françaises aussi. Faut comprendre, nous étions jeunes et seuls. »

Karim débarque pour la première fois en France en 1957. Marseille. Il a 18 ans. Il laisse derrière lui ses parents, agriculteurs du côté de Bougie, en Kabylie. La traversée de la Méditerranée lui reste en travers de la gorge. Il est malade. « Nous étions assis, tous des hommes du pays, sur de mauvaises chaises en tissu qui se déplaçaient au gré des mouvements du petit bateau. C’était terrible. »

Le jeune homme fuit la misère et la guerre contre l’armée française : « Quand elle a éclaté, j’avais 14 ans. Les écoles fermaient. Les combats ravageaient les campagnes. Réfugiés dans les villes, les gens avaient faim. » Comme tant d’autres, Karim largue les amarres pour travailler en France, alors en plein boum économique. Les usines tournent à plein régime. Le secteur automobile embauche à tour de bras dans la région parisienne.

Karim prend le train et rallie la gare de Lyon, à Paris, où ses deux frères l’attendent. Partis plusieurs années avant lui, ils tiennent un petit hôtel dans le 18e arrondissement de la capitale. « Une chance, explique-t-il, en repoussant ses petites lunettes sur son nez. J’avais ma chambre. Alors que la plupart de mes compatriotes s’entassaient à six ou huit, sur des lits superposés, dans des établissements miteux de la Goutte d’Or. Mais, il y en avait ailleurs dans le 18e aussi. »

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L’épouse et les enfants de Karim ne sont jamais venus en France.

Pas question de chercher du travail dans l’état où il arrive à Paris, indiquent ses frères. « J’étais tout maigre et blanc. J’avais faim, se souvient Karim. Je me suis reposé une dizaine de jours. Pour être en forme devant le recruteur. » L’entretien d’embauche est une formalité : le jour J, en deux temps et trois mouvements, le voilà manœuvre chez Saviem, un constructeur de camions, à Saint Ouen. Le nouvel ouvrier possède un atout : il parle le français qu’il a eu la chance de bien apprendre à l’école. Il gagne 360 francs tous les mois. Un bon tiers est expédié aux parents. « J’étais heureux, mais ils me manquaient. »

La guerre d’indépendance algérienne fait rage. « Nous en parlions entre nous, les gars du bled. La police parisienne traquait les membres du FLN (Front de libération nationale) qui rackettaient les commerçants algériens du 18e pour payer la guerre. Celui qui refusait de donner de l’argent était mort. »

La guerre, Karim va la voir de près. Comme tout citoyen français, le voilà convoqué, le jour de ses vingt ans, au bureau du service militaire, à Vincennes. Les militaires lui proposent de devenir officier de réserve. Il refuse : « J’avais peur de combattre en première ligne. »

Il devient finalement infirmier et sauve un jour une Algérienne sur le point d’accoucher dans un petit village de montagne : « C’était bizarre d’être dans une armée qui combattait l’indépendance de mon pays. Mais je n’avais pas le choix. Faire vivre la famille était prioritaire. Je devais d’abord penser au travail en France. Et puis, le service militaire, ce n’est pas comme si on est volontaire… »

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« Dans les années 60 et 70, il y avait cinq ou six salles dans le 18e, où étaient projetés des films égyptiens et indiens… »

Karim retrouve le 18e arrondissement en 1962, quelques jours avant la signature des accords d’Evian et le cessez-le-feu qui en a découlé. « J’ai fêté l’indépendance dans la Goutte d’Or, avec une bande de potes de Bougie, raconte Karim. Tous les Algériens avaient le sourire aux lèvres. Parfois, des Français nous insultaient : “Vous êtes indépendants, alors partez. Vous n’avez plus rien à faire à Paris.” Nous, on disait, entre nous, pour rire : ils sont restés 132 ans en Algérie, nous resterons 132 ans en France. »

Karim reprend son boulot chez Saviem et sa vie de jeune homme célibataire. Il va souvent au cinéma : « Dans les années 60 et 70, il y avait cinq ou six salles, dans le 18e, où étaient projetés des films égyptiens et indiens… En particulier au 43, sur le boulevard Ornano. » Il se marie avec une Kabyle en 1967, lors d’un voyage au pays effectué pendant les vacances. Il fonde une famille. Quatre filles et un garçon naissent au fil de ses retours réguliers à Bougie. Ils ont aujourd’hui tous effectué des études en Algérie. Ils ne sont jamais venus en France. « C’était impossible, question logement, surtout, » insiste Karim.

Aujourd’hui, comme nombre de ses compatriotes dans le 18e arrondissement, Karim n’a toujours pas changé de mode de vie : il vit seul, la moitié de l’année, dans sa petite chambre situé au cœur de l’hôtel toujours tenu par ses frères, entre Simplon et Marcadet Poissonnier. Le reste du temps, il habite en Algérie, dans sa famille. « Je viens aussi en France pour me faire soigner, précise-t-il. Je suis diabétique. Et la qualité des soins, ici, est bien meilleure qu’au pays. » Bonne occasion de retrouver les copains, qui eux, n’ont pas revu la méditerranée depuis des lustres.

Henri Landier,
le dernier artiste de Montmartre

  par Léo Pajon

À quelques centaines de mètres de la place du Tertre, dans le 18e arrondissement de Paris, et des galeries pour gogos, travaille le peintre et graveur Henri Landier, dont le destin est intimement lié au quartier. Un homme généreux, une œuvre ambitieuse, un atelier ouvert, pas intimidant pour un sou, qu’il faut découvrir

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Né en 1935, Henri Landier a commencé à travailler à Montmartre en 1952.

Des mains noires, maculées, au bout de bras puissants, striés de veines d’ouvrier. Des mains qui enduisent des plaques d’encre, essuient le trop plein, empoignent le lourd volant de la presse, tirent délicatement le beau papier encore « frais » s’échappant des rouleaux de la machine et sur lequel apparaît, comme par magie, une gravure. Des mains appliquées, qui savent où elles vont. Des mains qui appartiennent à Henri Landier, septuagénaire à l’œil brillant, au cheveu obstinément brun.

Né en 1935, l’artiste a commencé à travailler à Montmartre en 1952. Il habite alors du côté de la rue Saint Vincent, dans un cabanon prêté par une figure de la Butte, le peintre-poète Jean d’Esparbès. Évadé du domicile familial, le jeune homme est décidé à vivre la vie d’artiste. Carnet de dessin à la main, il croque inlassablement les bistrots du quartier, les quais de la Seine et du canal de l’Ourcq. Mais le froid et la faim ont raison de son amour de la ville. Pour gagner sa croûte, il embarque comme pilotin, c’est-à-dire apprenti marin, dans le port de Rouen en 1954 et ne jette définitivement l’ancre que cinq ans plus tard*… Pour revenir à Montmartre.

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Henri Landier est sans doute le dernier graveur à posséder sa propre presse et à exercer régulièrement dans la région.

Dans son atelier d’art de la rue Lepic qu’il a ouvert il y a 33 ans, Henri Landier parle volontiers du passé. L’artiste a côtoyé de plus ou moins loin toute la faune du Montmartre d’après-guerre : Louis-Ferdinand Céline, Jacques Brel, Léo Ferré, Michel Simon ou Pierre Mac Orlan, dont il a tiré le portrait, Brassens pour qui il a réalisé une affiche… « A l’époque, la Butte ressemblait à un village, raconte Henri Landier. On retrouvait les artistes au café. Ils venaient là parce que les loyers n’étaient pas chers et pour qu’on leur foute la paix. »

Le peintre est dégoûté par la transformation de la Butte. Il ne se rend plus sur la place du Tertre envahie par les « barbouilleurs » proposant aux touristes de passage des toiles de chats dans des paniers. Il ne jette plus un œil non plus aux innombrables galeries de la rue Lepic qui se contentent souvent de revendre des copies made in China de façades de bistrots parigots, parfois de simples impressions sur lesquelles on a ajouté un peu de peinture, pour faire « vrai ». Face à ce Montmartre cliché et conforme aux clichés des cartes postales, Landier est entré en résistance et tente tant bien que mal de maintenir vivante l’âme du Montmartre d’après-guerre, à l’avant-poste de son atelier.

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Des mains noires, maculées, au bout de bras puissants, striés de veines d’ouvrier.

Situé 1, rue de Tourlaque, au pied de la Butte, l’Atelier d’art Lepic est un lieu d’exposition gigantesque, lumineux, accueillant, à 10000 lieues des vitrines attrape-nigauds qu’on trouve un peu plus loin ou des galeries aseptisées du centre de la capitale. Amoureux de théâtre pour avoir assisté régulièrement à des spectacles dans son enfance, Landier a invité des troupes, mais aussi des groupes de musique dans l’atelier devenu, le temps de quelques soirées, une MJC bis. Parfois de vieux amis viennent simplement tailler le bout de gras. Rappeler le temps où l’on pouvait croiser Jean Marais dans la rue. Landier y montre aussi évidemment ses nouvelles toiles ou d’anciens sujets : vues de Paris, de la Provence, des chantiers, marines, natures mortes… Il y expose également quelques-unes de ses 2000 gravures.

L’artiste est sans doute le dernier graveur à posséder sa propre presse et à exercer régulièrement dans la région. Il parle de cet art avec enthousiasme et y a déjà converti plusieurs centaines de voisins, devenus parfois des spécialistes et souvent des amis, au cours de démonstrations dans son atelier. Pourquoi cet amour de la gravure ? « Dans un monde où tout va vite, c’est un art qui redonne le goût de la vie intérieure, de la méditation, explique l’artiste. On ne peut pas regarder une gravure en vitesse. »

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Dans un monde où tout va vite, c’est un art qui redonne le goût de la vie intérieure, de la méditation, explique l’artiste. On ne peut pas regarder une gravure en vitesse. »

On ne crée pas non plus ce type d’œuvre rapidement, comme on peut jeter de la peinture sur une toile. Et Landier craint que son métier qui requiert beaucoup d’abnégation (réaliser des gravures d’artistes reste peu rentable et demande du temps) ne s’éteigne. Ce contemplatif ne comprend pas l’agitation du monde, la fébrilité des visiteurs des grandes expos, qui passent moins de cinq secondes devant un tableau. Ce qui séduit chez lui, c’est peut-être cela. Son goût pour la lenteur, les choses bien faites. Son humilité aussi, quand la planète artistique croule sous les egos. Et ses mains noires toujours capables de beaux miracles esthétiques.

Photos : © Elodie Ratsimbazafy

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Atelier d’art Lepic, 1 rue Tourlaque 75018 Paris.
Tél : 01 46 06 90 74
www.artlepic.org

http://www.dixhuitinfo.com/

Par LEPIC ABBESSES
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