BALLADE A MONTMARTRE

Publié le par LEPIC ABBESSES

Escapade à Montmartre
Montmartre en version originale


À chacun son Montmartre_: celui des touristes, trop beau pour être honnête, et celui d’Amélie Poulain, bobo et stylisé. Reste le Montmartre des Montmartrois, un village unique, généreux en surprises.








Place Émile Goudeau
L'ombre
de Gauguin
À Montmartre, tout est art même tôt_; y compris l’édicule Art Nouveau du métro Abbesses, point de départ du funiculaire et d’une promenade en colimaçon qui vous mènera, selon vos goûts et convictions, jusqu’à la Basilique, aux sex-shops de la place Blanche en contrebas ou dans le dédale des rues mythiques. La place Émile Goudeau, ombragée, presque provençale, abrite, au n°13, le fameux Bateau-Lavoir, l’ancienne manufacture de pianos qui compte aujourd’hui 25 ateliers d’artistes hermétiquement fermés à notre curiosité mais aiguisée par le souvenir de Gauguin qui posa là son chevalet à son retour de Tahiti. Plus tard, Picasso, Durrio, Juan Gris, Jean-Louis Barrault et plusieurs générations d’artistes lui emboîtèrent le pas confirmant, chacun dans son registre, la vocation artistique des environs.


Rue des Trois Frères
Le fabuleux destin d'Ali
À l’angle des rues des Trois Frères et Androuët, la modeste épicerie d’Ali est devenue objet de culte depuis que, dans le monde entier, les foules ont adhéré au Fabuleux destin d’Amélie Poulain et au Montmartre stylisé où elle évolue. L’épicerie, pièce maîtresse du film en question, est la proie d’une cohorte ininterrompue de fans en short qui immortalisent les poireaux et bananes de Monsieur Ali avec la même ferveur que les «_toiles_» de la Place du Tertre. Décidément, on est bien peu de chose…



20, rue Lepic
Michel Langlois
La rue Lepic tolère les touristes mais ne les flatte point. C’est le cas de Michel Langlois, figure locale, directeur de la publication «_Montmartre à la Une_» et charcutier de son état à qui Cigale doit une plongée en profondeur entre deux eaux et quelques Pastis au cœur d’un Montmartre secret. Si Michel a un cœur gros comme ça, il pourrait aussi avoir la grosse tête depuis qu’il est apparu dans le film de Jean-Pierre Jeunet qui habite à deux pas. Au contraire, ne vous avisez pas d’évoquer devant lui l'œuvre incriminée. Ce Montmartre contrefait ne le concerne pas auquel il oppose la Butte d’antan quand Jacques Prévert, Raymond Souplex et le gangster Jo Attia venaient chez lui pour déguster ses pâtés maison. «_À cette époque, les vrais artistes bouffaient de la vache enragée et le porte-flingue de Monsieur Jo aidait les vieilles dames à traverser la rue._». O tempora_! O mores_! Néanmoins, sa charcuterie se situe en face du Café des 2 Moulins, autre référence poulinesque, où Michel enchante tout Paris avec son pâté berrichon au foie de porc et ses rillettes de lapin et d’oie qui ont régulièrement les honneurs des meilleurs guides gastronomiques et de la presse étrangère.



Place Blanche
Érotisme
À la base de la rue Lepic, la place Blanche déploie ses charmes douteux. Les boîtes de strip-tease et les esclavagistes de la muqueuse vendent du sexe comme la rue du Faubourg Saint-Antoine vend des meubles. Pas étonnant qu’on reste de marbre. Mais si la chair est triste elle peut être parfois amusante. Le Musée de l’érotisme confirme ce paradoxe où, sur 7 étages (de 10h à 2h du matin_!), toutes les étreintes possibles et inimaginables, les combinaisons les plus improbables se regroupent sous la forme de tableaux, gravures, photos, sculptures, etc. qui composent une collection unique de 2000 pièces à la gloire du Kama Sutra. Le poussah obèse et nu avachi à l’entrée ne dément pas le caractère épuisant de cette visite ventre à terre.
Musée de l'Érotisme
72, bd de Clichy (XVIIIe) - M° Blanche Tél_: 01 42 58 28 73.
Plus bucolique est la cité Véron, l’impasse fleurie qui étire ses 80 mètres de long derrière le Moulin Rouge. Boris Vian et Jacques Prévert habitaient au n°6 bis où ils partageaient la même terrasse et une passion commune.



97, rue des Martyrs
Les baromètres de Montmartre
Prenons de la hauteur jusqu’à l’atelier de Laurence Gillery. La restauration de dorure sur bois, et sa spécialité, la remise en marche des baromètres à mercure, confèrent à Laurence une aura particulière dans ce village où les façades les plus discrètes cachent souvent des trésors d’antiquité. «_J’ai parfois de jeunes héritiers de 75 ans qui m’apportent des baromètres d’époque Louis XVI auxquels il faut redonner une seconde jeunesse_»… et une précision qu’elle maîtrise, ne se contentant pas de la seule restauration d’ornements mais également du mécanisme et des accessoires qui annoncent la pluie et le beau temps sur Montmartre.
Laurence Gillery
97, rue des Martyrs (XVIIIe)- Tél_: 01 42 54 75 97 - M° Abbesses



Rue du Tertre, rue Norvins…
Dédalle, des arts et de la culture
Tenter d’échapper au Montmartre touristique est un défi que nous ne relèverons pas_; à moins de se priver de la beauté de la vue depuis le Sacré Cœur, des rues calmes qui cernent la place du Tertre et des vignes qui dégringolent le long de la rue des Saules où se réfugie Le lapin Agile, le célèbre cabaret acheté en 1903 par Aristide Bruant_; une modeste maison villageoise – nous sommes là au cœur du village – où les plus grands, d’Alexandre Lagoya, Georges Brassens, Annie Girardot à Claude Nougaro sont nés une seconde fois. De ce côté-ci du Village – par les rues des Saules, Norvins, de l’Abreuvoir ou avenue Junot –, nulle boutique de colifichets et de T-shirts, pas la moindre gargote douteuse et marchands du Temple mais l’impression étrange d’être à 300 kilomètres de Paris dans la France profonde… La culture et l’art en plus. Sur quelques mètres carrés, le Passe-Muraille de Marcel Aymé (une sculpture signée Jean Marais) précède, rue Norvins, l’atelier du peintre Gen Paul, avenue Junot, juste en face du Ciné 13 de Claude Lelouch qui compte, entre autres bonheurs, celui d’habiter cette artère, l’une des plus chères de Paris. En la dévalant tranquillement jusqu’à son coude, la villa Léandre, une impasse perpendiculaire, a revêtu une architecture britannique insoupçonnable au cœur de ce jardin à la française. Très français également, le CLAP (le Club de Pétanque Lepic-Abbesses) qu’on rejoint en empruntant un passage presque secret de l’avenue Junot (et encombré par le Rocher de la Sorcière). Une sorte de square aménagé en boulodrome accueille les amateurs qui, sous une tonnelle ornée d’un bar et de quelques tables, refont le monde à leur manière. Encore une fois, l’idée de village est ici loin d’être surfaite.



À la Pomponnette
Déjeuner grolandais
La profusion de tables montmartroises ne rime pas toujours avec la qualité française revendiquée à chaque coin de rue. La Pomponnette, bien que fort touristique, est le restaurant du quartier des Abbesses. Pour la cuisine traditionnelle qu’on y déguste, pour la chaleur de l’accueil mais aussi pour l’histoire et le cadre unique qui nous replongent au début du XIXe siècle quand l’arrière-grand-père de Dominique et Catherine, les propriétaires de ce musée gastronomique, devient l’ami de nombreux peintres, dont Gen Paul et Poulbot. Ce dernier ne tardera pas à monter dans une arrière-salle demeurée en l’état, un dispensaire voué aux soins gratuits pour les enfants malades. La Pomponnette est également le siège de l’ambassade de Groland, le royaume allégorique et absurde d’une France grotesque revue et corrigée chaque semaine sur Canal + par l’équipe de Moustic. Le Président à vie de la Présipauté en question, Christophe Sallengro, bénéficie de la double nationalité (Groland/Montmartre) qui le poussait en 2004 à entreprendre le jumelage de ces deux entités au cours d’une cérémonie restée dans toutes les mémoires (inauguration d’un tire-fesses rue Lepic et ascension de cette même rue à dos de chameau) qui attira plusieurs milliers de personnes, dont notre incontournable ami Langlois, cheville ouvrière de l’événement. Une plaque très officielle signe donc la façade de La Pomponnette où souffle encore cet esprit libertaire et bon enfant propre au Montmartre éternel. À la Pomponnette, les buveurs d’eau risquent de s’ennuyer…
42, rue Lepic (XVIIIe)
Tél_: 0146 06 08 36 - alapomponnette@hotmail.com



La boutique des anges
Un ange passe
La rue Yvonne Le Tac est presque plane – très rare dans les environs – et nous transporte jusqu’à la Boutique des Anges où l’angélique Laetitia officie sous le regard de Brigitte de Cuyper installée là depuis 10 ans. Le concept de l’ange conjugué à l’infini est une exclusivité fort prisée par les Américains de passage dont la religiosité kitch trouve là une prise originale. Des statuettes, des montres, des médailles et autres objets baroques à l’effigie de chérubins porte-bonheur emplissent la boutique de Brigitte. «_Beaucoup de gens du spectacle viennent chez nous, et, curieusement, des chanteurs lyriques_» s’étonne-t-elle. Mais sa boutique est surtout un merveilleux poste d’observation. «_Je travaille et je vis à Montmartre et je peux vous dire que c’est un vrai village. Pas du tout bobo, comme on le dit. Ici, on se soucie des autres_; du clochard en bas de l’immeuble, des enfants que tout le monde connaît et qui ne peuvent pas faire une bêtise sans que tout Montmartre soit au courant. Moi, par exemple, j’ai les clefs de 4 personnes de mon immeuble. Quel quartier de Paris fonctionne encore ainsi_?_». Question sans réponse. Un ange passe…
La Boutique des Anges
2, rue Yvonne Le Tac (XVIIIe)
Tél_: 01 42 57 74 38
ibda@laposte.net


77, rue des Martyrs
La Providence
Au 77, rue des Martyrs, presque en face du célèbre cabaret de travestis Chez Michou, et voisinant avec une boîte de nuit et un sauna pour hommes, La Providence cultive un mélange des genres assez particulier. Cette Maison de retraite fondée en 1804 (on parlait alors d’Asile Royal) accorde à ses pensionnaires tous les gages de sérénité et de calme renforcés par la présence rassurante d’un beau jardin, d’une petite chapelle et de sœurs en robe gris-perle. Sœur Fatima veille sur ses ouailles avec toute la compassion requise en ne s’étonnant point du contraste local. «_Nous prions pour nos pensionnaires, et surtout ceux qui souffrent au soir de leur vie. Mais nous n’oublions pas la population du dehors (NDLR_: les prostituées et les créatures de la nuit des deux sexes) qui se perd souvent mais que nous ne jugeons pas. Notre vocation est d’évoluer parmi les pécheurs et nous sommes très bien tolérées par eux dans le quartier. Quant à monsieur Michou, sa générosité est proverbiale à Montmartre. Une fois par mois il invite gratuitement les personnes du troisième âge dans son cabaret._» La sainteté ignore les frontières…


Place du Tertre
Au village
sans prétention…
La place du Tertre est à Montmartre ce que Capri est à l’Italie_; la belle humeur de nos cousins transalpins en moins. Une bonne franquette en toc, des aigrefins et des pigeons, des peintres publics et des marchands véreux règnent donc au sommet de l’ancienne Commune libre de Montmartre qui a vendu son âme au diable pour devenir un piège à touristes. Ici, on vous décongèlera le menu «_gastronomique_» moyennant 20 E, et des «_artistes_» vous harcèleront afin de croquer un portrait-robot que votre propre mère ne consentira pas à identifier. Restent les petites maisons XVIIIe siècle et des ruelles pavées qu’on ne se lasse pas de parcourir en imaginant la vie paisible qui régnait là jusqu’au tournant des années 50, quand Montmartre était encore un jardin suspendu au-dessus de Paris. Mais, foin de nostalgie quand on sait que, déjà, en son temps, Gérard de Nerval pronostiquait la fin de Montmartre.


La Crémaillère 1900
Place du Tertre, côté jardin
Si la place déplore une fort mauvaise image, elle se distingue néanmoins par la présence de La Crémaillère 1900, le beau restaurant cabaret tenu par Henri Boulard qui dément à lui seul les vérités énoncées plus haut mais qui ne les ignore pas. «_C’est vrai, il y a des gens qui ne reculent devant rien pour gagner de l’argent, jusqu’à racoler dans la rue. Sans parler des règles élémentaires d’hospitalité qui ne sont même plus respectées. C’est d’autant plus déplorable que le monde entier a les yeux braqués sur Montmartre et que nous travaillons tous avec les guides internationaux. Mais, ces pratiques ne sont pas une fatalité_», ajoute-t-il d’autant plus confiant qu’en l’espace de 5 ans il est parvenu à doubler le chiffre d’affaire de cette entreprise où il a commencé en 1987 comme commis de cuisine avant d’en devenir l’âme et chef d’orchestre. Certes, La Crémaillère est un restaurant touristique, et cette vocation est hautement revendiquée, mais le bon esprit et les prestations proposées – sans oublier le jardin sous les étoiles et les 450 couverts en salle – ont gagné la confiance des grosses agences internationales et, surtout une clientèle française notoirement exigeante. Enfin, cerise sur le gâteau, La Crémaillère s’alimente en pâtisseries et pièces montées chez Pascal Barrillon, le boulanger des Abbesses dont la réputation n’est plus à faire. La boucle est presque bouclée.
La Crémaillère 1900
15, place du Tertre (XVIIIe)- Tél_: 01 46 06 58 59
www.cremaillere1900.com


Le Moulin Rouge
French Cancan
Montmartre et ses environs sont historiquement liés à la nuit et à la fête. À cet égard, le Moulin Rouge règne sur le boulevard de Clichy comme une évidence. Dans ce donjon dédié aux Comités d’Entreprise et au Paris by night en duty free, Toulouse-Lautrec est devenu le nom d’un Dinner & show à 155 Ä et La Goulue a été avantageusement remplacée par les Dorris Girls redonnant au French Cancan de nos arrière-grands-mères un coup d’arrière-train salutaire. Les heureux gardiens de ce temple où l’on honorera tous les seins se sont adaptés aux nouvelles habitudes de. Des garçons équivoques lèvent la jambe à la hauteur des tarifs pratiqués (par-dessus la tête_!) et d’autres filles agitent leur truc en plumes devant des touristes Américains qui ne regarderont plus tout à fait la dinde de Thanksgiving du même œil. Le Cancan final, tout en cuisses, bonnets C et frous-frous, signe l’apothéose d’une soirée formatée mais fort agréable qu’il serait sot de snober sous prétexte qu’elle se déroule à deux pas de chez soi. Tenue correcte et fiancée pas trop jalouse exigées.
Le Moulin Rouge
82, Boulevard de Clichy (XVIIIe)
Tél_: 01 53 09 82 82
www.moulin-rouge.com
M° Place Blanche

 

 

 

www.cigalemag.com

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